Quand j'avais six chapitres pour vous farcir

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Quand j'étais quoi ? Index du Forum -> quand j'étais quoi ? -> Écrivez-ici.
Sujet précédent :: Sujet suivant  
Auteur Message
Adrien Marie-Hardy


Hors ligne

Inscrit le: 19 Oct 2014
Messages: 15

MessagePosté le: Ven 5 Déc - 14:30 (2014)    Sujet du message: Quand j'avais six chapitres pour vous farcir Répondre en citant

 
 
 

 
 
 
 
 
CHAPITRE I 
 
 
 
 
  L’homme a appelé ce matin, il m’a dit que je recevrai l’héritage dans quelques jours. L’appartement de maman était vide et bleu lorsque j’y suis passé. Beaucoup de vide et beaucoup de bleu. On avait enlevé des murs tous les tableaux. Les fils de poussière qui les retenaient tombaient maintenant comme des cheveux de vieille. Bleu c’était aussi la couleur d’une horloge en plastique qui claquait. Temps en disharmonie derrière. Je n’avais jamais aimé cette horloge, ni les goûts de maman. Je n’étais ni triste ni heureux, un peu gêné parce que je ne savais pas quoi faire de mon corps et surtout de mes bras. Je m’accrochais de partout. Après avoir erré pour la forme et dit une ou deux banalités sur la morte pour ne plus entendre cette horloge je suis rentré chez moi. Chez moi n’était pas encore tout à fait chez moi, mon appartement était vide, ça m’empêchait de bosser, me donnant une excuse pour ne rien foutre de mes journée. Je n’avais pas encore de travail, je remettais ça à plus tard. Entre temps j’ai fais un détour pour acheter des bières. J’en ai bu une sur les quais de la Seine, une autre dans le métro et une paire dans mon lit. Le mien d’appartement était blanc, vide comme un white cube et vide comme mon cerveau. Non, un matelas et des bouteilles de bière vides aussi maintenant. L’héritage, m’ont dit mes potes, c’est assez pour vivre un an en te la touchant, ou assez pour te lancer quelque part. Ce soir là, je me la suis touché. 
 
 
 
  C’était bizarre, de rester allongé. Tu divaguais un peu et une main invisible t’écrasait le crâne, comme ça. Le matin était froid, brumeux dehors et à l’intérieur aussi. Dix heures, je me gratte le moi quelque part et décide de me lever, il doit bien y avoir un reste de pizza qui traîne. Je me souviens que maman est toujours morte, ça n’a pas changé, c’est comme dans un autre livre; il doit être dans ma bibliothèque, dans une autre pièce et dans une autre histoire. Je me lave les dents; je me lave toujours les dents le matin, ça me donne l’impression d’avoir un intérieur pur, chimiquement parlant. J’aurai beaucoup fait pour ma brosse à dent. Le miroir me renvoit l’image d’un garçon-fille, avec des grands yeux, des doigts fins et des grands cils aussi. Je ne pense pas être pédé mais j’en ai l’air, c’est ce que les filles ne doivent pas comprendre. J’en suis et je n’en suis pas. Je me rase quand même, j’aime pas les barbes qui sont la pour faire comme si. J’ai ensuite pris une douche, pas longue parce que je me sentais lu, c’est lourd quand on est habitué à passer sa vie nu. J’enfile un jean, je me fais un café dégueulasse à cause du goût du dentifrice, je fume une clope, je me relave les dents et je sors au bar du Monopole ou on se réunit tous les midis. On, c’est mes potes. 
 
 
 
 
Au Monopole Antoine étalait ses conquêtes sur des tartines avec son vin blanc quand je suis arrivé; le vieux parlait toujours fort. Ils m’ont demandé quand j’aurai le fric de l’héritage, je leur ai dit bientôt et puis on a causé de ce qu’ils avaient vu sur youtube ou ailleurs, de l’actualité selon les termes des journaux, puis on a dit que le gouvernement était pourris avant de refaire le monde à la manière des autres. On a rien dit. Le vieux s’est plaint en disant qu’on ne communiquait plus. Antoine lui a répondu que si mais qu’on avait plus rien à communiquer, j’ai dit que j’étais d’accord. Le vieux à dit que ça revenait au même, mais qu’il ne se passait plus rien de toute façon. Il avait un café, et tournait sa tasse ans la sous-tasse avec un bruit râpeux. Il y avait aussi Florie, derière conquête d’Antoine. Elle me souriait, elle ne resterai pas longtemps avec lui. On n’avait plus rien à ne rien dire, alors ils sont partis. Je suis resté. Ils reviendrons quand même demain, pour la même chose. C’était comme ça, c’était mes potes. J’ai commandé un verre de vin blanc, j’ai allumé mon I-pod, je suis sorti fumer, je suis rentré pour boire et je me suis barré. Chez moi cette brume s’était un peu effacé, ça me donnait plus de place. J’ai décidé d’écrire mais je me suis rendu compte que je n’avais rien à dire la non plus. La mort de maman, c’était trop classique. Et puis je ne savait jamais m’y prendre correctement, j’avais la maladie du à quoi bon... Pourquoi écrire, d’ailleurs? Il me fallait un stimulant, un médoc, chimique ou non. 
 
 
 
  Maman était plus riche que je ne le pensais; ça pouvait durer deux ans cette histoire, en y mettant un peu de bonne volonté. L’héritage m’a été viré et alors je n’avais plus à travailler. J’ai trouvé des nouvelles musiques pour mon ipod, ça changeait la BO de mon film perso. J’avais lu un Beckett, il remplissait des pages avec du vide. Un vrai magicien comme on en faisait plus. Je n’arrivais pas à remplir quoique ce soit, moi. La page word était toujours blanche, mais je me prétendais écrivain, ça me permettait de baiser quelquefois; ça avait de la gueule, un écrivain. De gueule, j’en avais une, ça tombait bien. Si on me demandait de lire ce que je faisais, je prétextait un vide créatif, ça avait une certaine gueule aussi. A l’enterrement, une femme m’a demandé si je connaissais la défunte, j’ai dit non. Je n’aurais pas du dire ça, mais c’était vrai. Je ne connaissais réellement personne. Je lui ai dit que j’aimais le son de l’orgue. Elle m’a regardé d’un air mauvais, je lui ai souris. Elle connaissait bien maman. 
 
 
 
  Tout à commencé au Monopole quelques semaines après, lorsque la discussion a dévié dangereusement. La guerre était proche et on avait toujours été loin de tout ça, nous, ça sonnait étrange. Une nouvelle guerre froide. Il faisait froid, ça me permettait de faire des jeux de mots à deux balles. C’est moi qui baisais Florie maintenant, et Antoine s’en foutait, c’est pour ça que c’était mon pote, on se comprenait, sans rien dire. La Russie était ennemie de la nation mais j’ai dis que je n’avais aucune raison de leur en vouloir parce que j’aimais bien Tolstoï et Dostoïevski, autant que la vodka. Viol de l’espace aérien européen par des drones, autant viol des peuples, espionnage, tanks aux frontières...  Un vrai blockbuster, il ne fallait surtout pas que ça change pour passer en série B, je me suis dis. La Chine les avait rejoint, les russes, et ils étaient forts, plus que nous. Pour moi ils étaient petits, bossaient dans des restaurants de sushi faussement japonais et habitaient dans le treizième. Le vieux a un peu bavé, c’était dégueulasse. - Quessquonfait? a dit Antoine en pelotant un sein. J’ai répondu qu’on devrait commander encore un coup à boire pour commencer; ça, tout le monde était d’accord.  
 
 
 
  On a bu et bu encore, trois coup. Un à la santé de notre grande nation, un autre à la santé des russes et un autre encore à la santé des chinois. C’est ce qui faisait qu’on était pacifique, et donc respectable, je crois. Le patron derrière le bar, un ancien punk qui maintenant avait un pavillon et ne parlait que de sa femme et de son chien nous a dit qu’il y avait une déclaration présidentielle à la télé avant de sortir des verres du lave-vaisselle. On a regardé, c’était peut-être important. Les autres, c’était des terroristes, nous, une nation de liberté. Vu comme ça, c’était plus simple. Une résolution absurde qui ferait avancer l’histoire, la musique, vous comprenez? Aurait été de m’engager. Le vieux bavait encore un peu en me regardant et a levé à sourcil quand je me suis improvisé en héro sauveur de la nation. C’était ce qu’il fallait dire cette fois, peut-être. J’aimais bien l’orgue, mais j’aimais aussi la trompette, militaire ou pas, et surtout le saxophone. On m’a dit qu’il n’y en avait plus, que ça me dépassait, que je n’étais pas sérieux, que je ressemblait trop à une fille pour faire un bon militaire, que je me ferai violer dans les douches. J’ai dis: cool. Je n’étais jamais sérieux. On m’a dit que la guerre, elle était sérieuse, elle. J’ai ris, la salle s’est retournée. 
 
 
 
Le militaire était un peu rouge, une nuance entrecôte saignante, avec des cheveux poivre et sel. Il m’a regardé dans les yeux. 
 
 
 
 « Pourquoi vous êtes ici? 
 
 
 
- J’veux sauver la nation, et puis je n’ai rien d’autre à faire. 
 
 
- Chômeur? 
 
 
- Ecrivain. 
 
 
- Pourquoi arrêter alors? 
 
 
- Le vide créatif, vous savez...» 
 
 
- Z’avez des diplômes? 
 
 
- J’ai le bac. 
 
 
 J’ai eu l’impression qu’il se foutait salement de ma gueule. je lui donnais raison. 
 
 
 
 « Quel âge vous avez?  
 
 
 
- 21. 
 
 
- Vous avez déjà travaillé pour l’armée ? 
 
 
- Non. 
 
 
- Allez passer les tests physiques. En cas de succès, nous nous reverrons. Bonne journée monsieur Adam. 
 
 
- Bonne journée.  
 
 
- Appellez le candidat suivant », il a dit à la stagiaire qui baillait à côté de lui. Et puis voila, et puis c’est tout. 
 
 
  L’entretien avait duré deux minutes. J’ai été engagé pour une «formation débouchant sur un service civique de défense». C’était moins lyrique, vu comme ça. Je ne m’étais jamais engagé de ma vie pour quoi que ce soit. Pour ça, il ne fallait pas réfléchir ou alors les autres risquaient d’avoir raison. On m’a dit plus d’alcool, j’ai répondu que avec mes 21 ans, je ne pouvais pas déjà être alcoolique. Je serrai bientôt affecté en Chine orientale, et j’assurerai des communications radios, avec d’autre types trop peu entraîné pour faire des soldats professionnels, comme moi. On m’a demandé si c’était toujours bon. Je n’étais pas sur, mais j’ai dit oui. Hésiter, ça pouvait tout faire rater. S’il y avait quelque chose à rater. Moi militaire, c’était comme une princesse dans un bunker, on m’a lancé. J’ai répondu qu’il n’y avait plus de bunker. En fait, je n’en savais rien. Il n’y avait plus de princesse non plus. Je ne suis pas rentré chez moi, je n’avais pas d’affaire. On nous à laissé une période pour dire au revoir à ceux qui comptait pour nous. Je suis allé sur les quais. La, les figures passaient et les gosses criaient par vagues. Beaucoup de têtes et de gueules ouverte. Moi, je me suis mis sur des escaliers. A côté des mecs jouaient de la guitare: il m’ont proposé à boire, une sorte de tequila bon marché, j’ai accepté. On a parlé de la guerre, un mec en avait fait un morceau, un morceau sur la guerre. Il jouait bien, mais je n’entendais pas les paroles. C’est à eux que j’ai dis au revoir, ça donnait un sacré côté lyrico-épique au truc. Je voyais ça brillant moi. 
 
 
 
 
 
 
 CHAPITRE II  
 
 
 
 
 
 
 
Frank n’était pas sortit de sa chambre, la 234, depuis maintenant deux jours. En caleçon, étendu sur le ventre dans son lit, il se faisait masser. , une chinoise à poigne, la masseuse, sans le diffuseur de vapeur d’opium synthétique. Le Coral Strand Hôtel, près de Victoria sur l’archipel des Seychelles était un bâtiment ocre en béton à angles durs, recouvert de vitres fumées. Le bâtiment n’était rien de plus que l’idée d’un hôtel, misant plus sur l’environnement de paradis pour occidentaux que sur lui-même. La 234, située près du système de ventilation, côté île, était une chambre de dernière minute. Chaleur lourde, perles de sueur et d’huile. La masseuse avait presque terminée, ses mains martelaient la peau blanchâtre de Frank toute imbibée d’extraits de lotus blancs. Parfois il grognait. Elle est repartie avec un bon pourboire, et deux yeux qui tentaient de lire sous ses vêtements, deviner son cul sacrément rond pour une asiatique. Frank devait rester ici quelques temps, éviter les troubles. Il prit alors un livre  pour le rejetter trois minutes plus tard. Les histoires, il les oubliait vite, bien trop vite. Sa chambre comptait six murs, plus une baie vitrée et un balcon devant un mur, lui aussi et tous les murs de la pièce s’étaient entendus pour lui renvoyer à la gueule ses divagations, lorsqu’il chantait ou sifflait pour passer le temps. Comme dans un livre, elle n’était pas venue, tant pis, tant mieux, ça ne changerait rien à l’histoire. Elle était comment, d’ailleurs? Grande, mince, sans poitrine, plus yang que ying. Bleus les yeux, comme les siens. On ne commencera pas avec des airs de comédie romantique. Un homme seul dans sa chambre. Point.  
 
 
 
  Il se redressa le corps huilé en grinçant des dents, forme de tic qui le prenait souvent, puis retrouva sa position initiale, fixant le rien d’en face puis le rien d’à droite. A gauche, il y avait un mur, ce n’était rien non plus mais il l’avait déjà trop vu ce mur de rien. Lentement lui vint un sourire, puis un rire nerveux. Il remit enfin sa chemise parce que c’était la première chose qui lui vint à l’esprit. C’était un mâle caucasien, la cinquantaine, les cheveux grisonnants rejetés en arrière. Il paraissait imposant mais gras avec l’âge, sans que l’on puisse affirmer à coup sûr s’il était gros ou fort. Un tatouage sur l’épaule, illisible. India de John Coltrane tournait dans la chambre depuis une heure en boucle, ce qui avait un peu fait chier la masseuse. Vingt heure, il se décida à aller s’en griller une sur la plage et à sortir de sa chambre, ce qui était une sorte d’évènement. Et puis il commandera des verres comme s’il était en vacances. Peut-être qu’ensuite il se donnerait l’air d’attendre quelqu’un ou quelque chose. Quelque chose devait toujours se produire à un moment ou à un autre, c’est pour ça qu’il avait prolongé son séjour malgré tout. Rentrer à Paris? Non, il n’y avait rien de mieux à faire ici, mais au moins, il fuyait sa vie qui devenait triste et ridicule, le bar du Merle moqueur de la Butte aux Cailles, sa femme qui l’avait mis à la porte de chez lui et ses anciens amis dont il n’avait plus le numéro, tout au plus des amis Facebook. Un homme seul dans un hôtel et une île de l’océan indien. Point, toujours, encore.  
 
 
 
  Un bar à cocktail donnait directement sur l’océan. Un russe blanc s’il vous plait, sans glaçon mais avec du lait froid, pas comme la dernière fois. Il s’appuya contre la balustrade, lui rouillé et elle rouillée, en se contenant dans un regard fixe sur le presque noir parce qu’encore la lumière d’un bateau de pêche, la-bas. Ses yeux n’exprimaient rien. Trente ans de moins, la fille: il n’avait aucun regret, à part celui de passer pour un vieux libidineux solitaire là ou tout le monde passait sa lune de fiel. Ce devait être dans l’ordre des choses qu’elle ne soit pas venu. Il fallait bien partir, avant que la justice s’en mêle. Un serveur lui demanda si c’était OK pour lui. Bien sur que c’était OK, quoi d’autre ? Il tapota les trois doigts qui lui restaient à sa main droite contre la barre, sa bague teintant l’air d’une substance claire en sonnant sur le métal. Bague doigt-doigt bague,  bague doigt-doigt bague,  bague -doigt,  bague-doigt. Coup de verre sur la barre, ça sonnait brut, atmosphère géniale. A droite, un groupe de rasta fumaient leur joint, il les aurait bien rejoint, mais avait peut de paraître trop vieux ou juste étrange et puis les utopies, il les avait laissé de côté, ce n’était plus le moment d’être con. Inconscient, ça, c’était encore acceptable par contre, un véritable art de vivre. Un mec, sur la plage, avec un oiseau, en contrenuit, et le bruit d’un groupe de militaires allemand en civils derrière qui  faisait du bruit, oui, le bruit de fond pour sa propre musique. Le russe blanc était bon il aurait du sortir plus souvent, mais ne pas avoir à décliner d’une manière ou d’une autre son identité. C’était le risque s’il buvait trop, sous l’effet de la vapeur. Encore de la sueur, il n’avait jamais supporté les climats tropicaux, mais sa vaine quête d’exotisme l’avait poussé à les accepter tels qu’ils étaient. 
 
 
 
  Après les non-évènements, il fallait autre chose. Du citron cette fois-ci. Piscine de glaçons, liquide insaisissable. Parfait. Le serveur qui disait OK avait une tâche rouge, et ce serveur à la tâche rouge. Non, pas sur le cou, sur le gilet... apporta à Franck le cocktail sur un plateau. Des drones et des avions aux informations, ça avait l’air de préoccupper le serveur. Les glaçons étaient percés de cette fosse ou le liquide creusait. Quarante-mille morts environ. Oui, ils prennent la carte. Tout bruitait, derrière, les militaires allemands. Franck les entendait déjà dire qu’ils s’attardaient trop ici. Le liquide tapait, rhum blanc. Il ne faut pas mixer tous les ingrédients dès le départ, il faut que le goût, les goûts, arrivent l’un après l’autre, par étape. Voila, comme ça. Et puis c’est tout. Oui, on prend la carte bleue. 
 
 
 
  Comme il ne se passait rien du côté de l’océan, il se retourna vers le rien qui lui tournait le dos, au risque de se prendre des regards. La serveuse locale était bonne, une longue fille ébène aux  jambes fermes, marquées, qui devaient frémir pendant l’amour, peut-être que ça s’achetait, ça. Ou que ça se louait le temps d’une nuit. Derrière le bar en bois imbibé et collant depuis une trentaine d’année la télévision montrait encore des tanks et un dictateur quelconque. C’était comme une vieille musique redondante. La lune était trop ronde ce soir, comme l’île qui résonnait au cri des chauves souris, vampires débonnaires qui s’attaquaient au bétail beuglant de partout, et ailleurs aussi. Franck titubait. Demain, il sortirait de l’hôtel, peut-être. Tant qu’il ne sortait pas de l’île tout irait bien. Un autre serveur lui demanda encore si c’était OK pour lui et ça l’était toujours. Frank rentra ensuite dans sa chambre pour lire cette fiction en trop, rituel qui achevait sa journée avant de l’oublier. Nuit calme, troublée uniquement par un moustique buté d’un coup de journal, périodique titrant une révolte à Pékin, tâche rouge et noire auréolée de morceaux d’ailes d’insecte sur le visage du leader.  
 
 
 
 
  Il se leva en fin de matinée et commanda son petit déjeuner dans sa chambre, dans son lit face au mur. Chez lui, il avait eu un jour une horloge en plastique verte en forme de tête de chat ridicule, offerte par sa fille. Son clic-clac continu l’avait poussé à l’exploser contre le sol. Le début des tension, avant qu’il ne commence à boire. Maintenant, il avait plus ou moins arrêté, mais entendait encore parfois le décompte des secondes sans même être bourré. Tout ça pour un cadeau à la con. Il soupira. Ce n’était rien, un soupir, rien de plus qu’une respiration calculé et alors il se décida à étaler de la confiture de fraise sur sa biscotte, en plus du beurre. Ici il n’y avait pas d’horloge, l’île n’avait pas d’heure, se cantonnait à la période diurne puis à la période nocture, à moins que ce ne soit l’inverse. C’est peut-être pour cela aussi qu’il restait, il n’avait pas l’impression de perdre son temps même si celui-ci filait surement ailleurs inexorablement dans une capitale ou une autre. Pour que le temps passe, il fallait un traffic, un éclairage électrique qui s’allumait puis s’éteignait, des ponts pour que l’eau passe dessous. Ici rien de tout ça et c’était bon. Ailleurs. Après la biscotte qui craquait, le café soluble en échantillon de la chambre c’était le silence, un silence d’île, celui qui n’avait jamais crié faute d’autres terres à l’horizon. L’exil reprenait sa place. Dans le journal aujourd’hui l’annexion d’un pays trop loin derrière l’océan pour que ça ait de l’importance au milieu de l’océan. Jus de papaye, jus de goyave, puis deux croissants. Les guerres lointaines, ça creuse.  
 
 
 
  Les journées défilaient lentement, une vitesse de croisière, chaleur des tropiques. Qu’est ce qu’il ferait aujourd’hui? Il s’était promis hier soir de sortir de l’hôtel, alors va. L’île était une forme de dorsale de roches et de forêts humides. Peu de plage, mais beaucoup de rochers isolés, idéal pour les reptiles de son genre. Ramper, oui, c’était ce qu’il avait fait de mieux toute sa vie, ramper au soleil, se contenter de tirer la langue pour attraper ce qui passait à sa portée.  
 
 
 
  Dehors, les minces routes serpentaient entre les forêts primaires. En bon fossile il irait surement les saluer s’il en avait l’occasion, pour se poser au milieu des geckos et des fougères. Quelques minutes de taxi plus tard il se trouva dans un parc naturel protégé. Forêt de Mai, au centre de l’île principale de Praslin. On ne savait ce qu’il regardait mais il semblait regarder et son corps courbé se balançait, bête, animal hébété, sans changer sa tête de place. Autours le vent salé d’une fin d’après midi qui sentait l’algue longue et verte, du genre de celles qui se complaisait dans le sable et le pétrole, trompant l’odeur de la terre et des fossiles. Il avait hésité longtemps avant d’enlever son haut, une chemise blanche en lin qu’il tenait gauchement contre son ventre. Eternelle indécision: torse-poil détendu ou alors vieil homme respectable. Encore ces chauves-souris, plus haut, et en pleine journée, c’était strident. Il avait l’impression de pouvoir entendre leurs ultrasons. L’île avait cette forme de résonnance palpable à cause des chauves souris et de l’humidité. Des grottes, des cavitées sourdes et le bruit des vagues, toujours. 
 
 
 
  C’était le calme, le trop plein et marche à l’ombre. Chair toujours et encore rouge. Du rouge et de la terre, de la sueur. Il y avait ici un grand mélange d’espèce, dont certaine qui ne se trouvaient que sur l’île. Caméléons tigres, coco-plumes, le gecko de bronze et le pigeon bleu, le Frank Nomanski. Vent d’ouest, vent d’ouest, et encore vent d’ouest. Il restait quatre heure avant la fermuture du parc, désormais classé par le patrimoine mondial, vous et moi, protégeant les espèces de ce monde, toxiques ou non, de ce monde perdu.  
 
 
 
 
 
CHAPITRE III 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Je voulais manger un dernier bon repas avant de partir, en terrasse, pour voir les gens passer. Peut-être qu’ils se rendrons compte que c’était moi, entre autres, le sauveur de la nation. De la viande rouge, avec un beau jaune d’oeuf sur le dessus, et beaucoup de sauce worcestershire. Un bon tartare. Des câpres aussi, bien sur. Je ne suis pas allé au Monopole cette fois-ci, je voulais commencer par changer d’arrondissement. La première étape sera cette frégate, près du port de Yangshan à Shangaï, port le plus actif au monde. Ce serait facile de se perdre, s’oublier. Le message de l’état-major était clair, nous manquions d’homme, pour ça que des mecs comme moi avait été engagé. Notre pays n’avait qu’un rôle secondaire à jouer dans le conflit. On serait à l’écart, un relais, en quelque sorte. Tant qu’on ne me demandait pas de me faire tirer dessus, ça m’allait. Les voyages, ça fait toujours rêver avant d’y être. L’occasion de sortir de cette page word blanche, débloquer l’écriture. Je voyais ça brillant sur le papier moi, la mort et le drame. Toujours plus de gueule que ce steak tartare, bien que les deux procédé de production soient semblable, surement. Avec de la musique un peu épique, la guerre devait être belle. Aurait-on droit aux écouteurs? Un peu de sexe, entre les deux. C’est ce qui se vendait de mieux. Je pourrai vendre mon papier, ou une version numérique plus rapide et vivre tranquillement peut-être plus de deux ans après ça. Le portable sonne. C’est Antoine. 
 
 
«Alors le soldat? On dit pas au revoir à ses potes?  
 
 
 
- J’y pensais justement, on se retrouve au Monopole? 
 
 
- Passe plutôt à l’appart, laisse tomber le Monopole. Le vieux est là, il a quelque chose à te dire. Tu pars quand? Quelque chose à dire, pour une fois, ça pourrait durer longtemps. 
 
 
- Demain matin, je prend le train pour Lorient, frégate Aconit, pour une formation. J’suis pas bien payé, mais ça ira mieux après. Elle est là Florie? 
 
 
- Laisse tomber, je t’expliquerai. 
 
 
   L’appartement d’Antoine était plein d’objets, remplit de choses. Le contraire du mien. Je me suis toujours demandé comment on pouvait vivre, penser, baiser, écrire et chier dans un endroit déjà plein. Pour moi un homme ne pouvait pas s’attacher à autant d’objets inutiles à la fois. Deux canapés en cuir marron lacérés; une télévision retournée; un vieil ordinateur portable et un autre presque neuf; quelques bouteilles de vin; beaucoup de bouteilles de bières vides; des boxers, T-shirt, chemises et jean éparpillés mais quelques costumes bien pendus dans une armoire qui baillaît. Une odeur étouffante de cigarettes roulées mais une fenêtre à moitié ouverte; des papiers; pas de livres mais un E-book sur une pile d’autres papiers; une chicha consommée; le string de Florie entre deux bières que j’aurais du lui ramener il y a une semaine, parce que «Florie ne veut plus me voir» m’a dit Antoine lorsque je suis arrivé. «C’est pas grave, je préfère voir mes potes, j’ai pas le temps pour ces histoires». j’ai répondu. J’avais le temps, mais je ne le voulais pas. Des produits pour avoir les cheveux lisses et de la crème pour le corps dans un coin; des souvenirs qui prenaient la poussière; pyramide miniature égyptienne, Big-Ben de Londre miniature fabriqué en Chine; un Anubis en pierre de petite taille avec le bout du museau cassé parce qu’Antoine avait aimé l’Egypte; une zone neutre ovale près du lit nettoyée à la serpillière au détriment des autres zones de la chambre-appartement; des lettres: factures. Un bureau qui avait appartenu à son père, classe, en bois foncé, d’un autre temps; un appareil photo numérique et un appareil photo argentique qui ne lui avait jamais servit; Le Monde d’il y a deux semaines froissé et jeté en boule dans une poubelle qui débordait.; une odeur de pâte et de parmesan qui sortait de la cuisine. J’avais hâte de partir. 
 
 
 
  Le vieux était assis sur le lit, avec les jambes écartés. Heureusement qu’il avait un pantalon large. Il ne buvait pas. Ou du thé, du thé vert parfumé. Il m’a demandé si je savais ce que je faisais; je lui ai répondu que je n’étais jamais sûr de ce que je faisais et qu’il fallait être sacrément con pour être sûr de soi tout le temps. «Tu n’as pas la gueule d’un soldat, ça, ce n’est pas très grave, mais tu n’a pas le mental d’un soldat non plus, ni l’ordre d’un soldat, ni l’envie d’un soldat, ni l’amour pour ta patrie...» maintenant. Un soldat n’a pas de gueule mais un uniforme, j’ai répondu, et puis mon chez moi était toujours rangé et propre. «On l’aime bien cette gueule, tu sais?» il a reprit. J’ai répondu qu’elle ne serait pas défigurée, juste plus pleine. Il a conclut en buvant une gorgée de thé trop chaude. Il bouillait, il m’a dit que son père était mort en 43; je lui ai répondu que ma mère était morte en tombant des escaliers et que ça aurait pu arriver en temps de guerre ou non. Ce n’était pas pareil. Les pâtes étaient trop cuites, elles s’accrochaient au fond de la casserole et la sauce avait arreté de faire des bulles en devenant une mélasse rouge.  De toute façon, tout le monde serait appellé à participer à l’effort de guerre à un moment ou à un autre, autant faire ça tout de suite. Il m’a dit que ce n’était pas encore la guerre, j’ai répondu: dommage. Le vieux n’avait rien d’autre à dire que son rôle de vieux, alors je ne lui en voulais pas trop. Antoine a sorti un pack de bière et de la vodka. 
 
 
 
 « J’peux pas boire, j’ai dit. 
 
 
 
- Tu vas pas nous faire croire que tu veux pas fêter ton départ avec nous? On est même pas sur de t’revoir. Il avait un air énervé, ça collait pas avec ses paroles. Moi, je ne voulais énerver personne. 
 
 
- C’est pas que j’veux pas, j’peux pas, je lui ai répondu. 
 
 
- Tu commences à suivre les ordres de ces fachos maintenant? 
 
 
- Si j’bois, demain je me lève pas. 
 
 
- Fait pas l’enfant. Une nuit blanche, c’est pas grand chose. 
 
 
- Vas-y, file moi un russe blanc. T’as du lait? 
 
 
- C’est bon. Je vais te chercher ça.  
 
 
  Il était frénétique. On avait l’impression de vivre un moment épique. Moi, ça me faisait bander. L’appartement déclinait avec la nuit et avec nous aussi. Pour une fois, on a dis quelque chose, je crois, mais je ne sais pas, je m’en souviens pas. Le lendemain, j’ai raté mon train. Je me suis rappellé que la guerre c’était aussi une corvée de nettoyage le matin, des émissions TV interne à la frégate, ça m’a donné une flemme immense. Six appels en absence, quatre messages. Je ne voulais pas les entendre. Ce n’est pas grave, j’irai quand même, pour voir encore, rien n’était perdu, un cargo de marchandise partirait bien, je pourrai monter à bord et je prétexterai un malaise. Je ne pouvais pas me permettre de ne rien écrire toute ma vie, je devais bien me la raconter. Je regarde autours de moi, tout le monde dors encore et ronfle, ronfle, ronfle. Je me lève, je ne sais pas ce que je fais nu, je me rhabille sans faire de bruit, me passe de l’eau sur le visage, fourre quelques affaires dans un sac qui se trouvait dans un coin et laisse un mot griffonné sur le bide du vieux endormis. Je suis bien partis, je vous raconterai la guerre, les atrocités, le lyrisme, la démence humaine, la guerre des nations. Vous êtes des potes. Je suis rentré chez moi. Je ne ressemblais plus à rien. 
 
 
 
 
 
                                                    CHAPITRE IV 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Métro bondé, heure de pointe du matin. Station Châtelet. Les vendeurs pressaient leurs marchandises dans les coins. Frank était rouge, plus rouge qu’un touriste allemand qui aurait grillé à Bora-Bora. Il trouva un de ces vendeurs, lui acheta de grosses lunettes de non-soleil parce qu’il ne pouvait pas dormir en avion et voulait cacher ses cernes, 3 euros pas cher monsieur et commença à sortir. Ses cheveux étaient passés de mi-long à long. Il ressemblait vaguement à un genre de Dude dans the Big Lebowski. C’était fini les peignoirs et les cocktails pourtant. Il trainaît une valise. Une roue avait pété pendant le déchargement de l’avion. Elle râclait le sol et le monde se retournait. Résonnance métro et carrelage blanc salit. Son nouveau passeport avec le nouveau nom , Vadim Mahler était en poche. Il aimait bien ce nom, c’était pas lui. C’était deux semaines après la forêt lorsque, peu de temps après l’avoir quitté, un perroquet bourré lui avait dicté de rentrer «reprendre sa vie en main». Il se les était lavé, ses mains, avant de la reprendre, cette vie. Il y avait beaucoup de militaires et de chiens, dans le métro. Surtout des chiens. Heureusement, en France il ne se droguait pas.  
 
 
  La lumière grise de Paris, ça allait encore. Une sorte d’ïle sans soleil. Maintenant, il fallait trouver un logement. Il avait été locataire, mais ses impayés ont du lui faire saisir son appartement. C’était avant qu’il parte, avant la chose. Et que lui restait-il ? Le souvenir de cette solitude dans l’océan. Une retraite spirituelle pour un vieux con. Combien de temps était-il resté ? Il s’assit sur un banc, le temps de voir plus clair. Sa tête tournait dangereusement. Il avait perdu l’habitude du monde qui tourne trop vite. Le bruit des voitures avait remplacé le bruit des vagues. Tout bruitait toujours, mais en plus grave. C’est sans conviction mais avec une sorte d’habitude qu’il se décida à aller voir son ancien appartement. Peut-être lui restait-il encore des affaires, pour les traîner, faire plus de bruit, se faire remarquer. «Salut les gars, c’est moi, j’suis revenu», quelque chose de ce genre. Il reprit le métro pour la place d’Italie dans le treizième. 
 
 
 
Il y avait du soleil, ce qui fait que les personnes traînaient dans la rue. Certaines se donnaient un air absorbé, pressé. Il se souvenait que, lorsqu’il pleuvait, il n’y avait quasiment personne. L’air pressé n’était qu’une illusion, une consistance que l’on se donnait en ville. Dans son souvenir, le treizième était petit, étouffant. Il paraissait espacé maintenant qu’il y était. L’église sainte-Anne avec son air Bysantin, décors de cinéma, avait un air de carton-pâte. Elle était toujours là au milieu des rues jamais droites. Tant mieux. Pourquoi? Tant pis. L’appartement, sixième étage d’un immeuble des années 2000 blanc dégoulinant était blanc aussi, selon ses souvenir. Assez grand, pour Paris. Il y avait ses habitudes. Il fallait qu’il récupère son lecteur de vinyle. Ecouter encore ses crépitement. Comment ça a pu ne pas lui manquer? Sur la sonnette, Adam. juste Adam. Vague nom de création originelle. Il sonna. Pas de réponse. Il attendit, sonna encore. Rien. Un déclic lourd, la porte qui s’ouvre sur une vieille bourgeoise en peau de lapin avec de petits yeux. 
 
 
 
  « Je cherche monsieur Adam, au sixième.  
 
 
- Sûrement la, mais j’le vois plus, elle répondit. J’entend seulement des bruits, des craquements, des claquements, des coups. Elle reprit: On habite dans le même immeuble et on s’voit pas. Il a deux loyers de retards. Je crois que la sonnette marche plus, mais j’en suis pas sûr. Vous êtes amis?» 
 
 
Il répondu oui, retint la porte et monta. «Pas de bruit dans l’escalier, il y a des enfants ici!». Il se souvint du vacarme et du râclement de sa valise. Il attendit alors que la vieille sorte. Elle resta. «Vous pourrez dire à monsieur Adam qu’il a deux loyers de retards?». Elle se répétait. Il acquiessa. La nouvelle proprio. Elle se pinça un peu les lèvres et sorti, enfin. Une nouvelle proprio, c’était mauvais. Il continua à traîner ses valises. 
 
 
  Il reconnu la porte. Une porte simple en bois, avec quelques coups qu’il avait donnés lors de son premier emménagement. Il y avait quelques traces de plus. Il frappa. Rien. Il gueula le nom et entendit un grincement, genre de ressort de lit. Il y avait quelqu’un. On semblait lever quelque chose, il était 11 heures. Il frappa encore. «Monsieur Adam?». Un silence. « Il n’est pas la !» il entendit enfin à travers la cloison. « Je suis l’ancien locataire, j’aimerais voir quelque chose avec le nouveau.» La porte s’ouvrit sur un mec entre 20 et 25 ans, le regard un peu halluciné. Il avait un air de fille. 
 
 
 
 « C'est Antoine qui vous envoie? Le vieux?
 
 
 
- Je ne connais pas d’Antoine. Je connais des vieux, mais m’étonnerait que ce soit celui-ci. 
 
 
- Qu’est ce que vous voulez?  
 
 
- J’reviens de loin j’aimerai récupérer des affaires, si elles sont encore la. Il espérait avoir un air plus convaincu. 
 
 
- Elles ont été vendues, je crois. L’appartement est vidé. 
 
 
- Même mon lecteur vinyle?  
 
 
- Je crois bien. Je suis désolé, il rajouta, avec un air curieusement apaisé. Il bégayait un peu, ça devait faire longtemps qu’il n’avait pas vu de monde. Des yeux vraiment grands. Silence. Il dévisagea Franck, ses grosses lunettes, sa face rouge, ses marques. 
 
 
- J’avais un fauteuil aussi, le genre de ceux ou on s’enfonce sans pouvoir en sortir. Il était confortable ce fauteuil, Frank reprit. 
 
 
 
 
 
Le mec se recula et ouvrit grand la porte sur l’appartement vide. Dans un coin un matelas, quelques bouteilles vides, des traces de peintures bleu et rouges sur le mur blanc. Il conclut par un «Plus rien, par ici». 
 
 
 
 
 
- Vous êtes patriote? Frank demanda, désignant la peinture qui dégoulinait sur le mur. 
 
 
- Non mais j’aime bien la couleur.  
 
 
- Ecoutez, j’vais être direct. Je reviens de loin et j’ai besoin d’un hôtel pour cette nuit. Si je peux laisser cette valise sans roue ici le temps d’en trouver un pas trop cher sans passer pour un clodo ça m’arrangerait beaucoup, j’vous embêterai plus. L’espace d’une heure. Tant pis pour mon fauteuil. Le gérant du bar d’en bas n’a pas changé depuis  six mois?   
 
 
- Non ça reste le même. Laissez ça ici, je bouge pas.  
 
 
- Merci... Adam, c’est votre vrai nom? 
 
 
- Non. 
 
 
- J’connais ça aussi, il répondit, puis parti. 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
CHAPITRE V 
 
 
 
 
 



C’était vraiment étrange, le truc. Sale, très sale. Sa valise dégueulassait le sol. Element nouveau depuis trois semaines. Vide. Sculpture. Pourquoi il avait accepté ça? Pourquoi le sol grinçait en trahissant ma présence? Il fallait le punir, ce sol. Je donne un coup.  Un, deux, trois coups reviennent du dessous, puis du dessus. Belle musique. Je ne peux pas attendre une heure sans la défaire, cette valise. Dans l’appartement du dessous un bébé pleure. C’est dégueulasse. Je m’allonge sur le matelas, contraint d’attendre. Je ne pouvais pas même être à poil, si jamais il revenait. Tant pis, je me lève un peu et fixe la valise. Les deux roues n’étaient pas parties, il y en avait une sur deux. Quand est-ce que cet enfant voudra bien la fermer? Du coup, ça penchait, un peu. Murs et angles droits, valise instable. J’ai de la peinture sur les mains. Une bleue, une rouge. Il fallait les laver. Je me souviens que j’ai une douche, alors j’en prend une. La peinture ne part pas, c’est de l’huile que j’ai volé à Antoine en partant de chez lui. Pourquoi avais-je fais un sac, d’ailleurs, ce matin-là? Histoire de consistance, surement. La peinture coule sur mon corps, plus rouge que bleue. Du violet, au milieu. J’avais le sexe violet. 
 
 
Je sors de la salle de bain, ça laisse des empreintes. J’ai envie de crier, mais ça déchire la voix. La voix, elle tremblait, feuille morte. Bah Blah-bolah ! Putain, il n’y a pas que la voix, la main aussi. Je m’assois sur mon lit pour fumer une clope. Je peux pas rester assis, je me lève. Le matelas ou j’étais laisse une empreinte violette, une partie rouge, une partie bleu. C’était beau, cette empreinte de fesses. Est-ce que si la valise avait ses deux roues droites, ça aurait été plus comme il faut? C’était quoi, comme il faut? L’enfant ne se taisait pas, en bas, on ne pouvais pas être sérieux cinq minutes. Foutre! C’est à cause de la valise. Je la renverse, ça laisse quelques traces, mais elles sont peu visible. L’appartement n’est plus blanc du tout. Ou était la fermeture? Il fallait savoir ce que ce gros homme cachait, c’était pas net. Une bombe ? N’était-ce pas la guerre? 
 
 
 
  Après une minute d’acharnement, la valise rouge s’ouvrit comme une plaie béante, vomissant ses affaires. Elle n’était vraiment pas droite. Du sable, d’abord, puis des chemises avec des tâches. Un passeport, Vadim Mahler, né en 1964, vieux mec. Un flingue, petit. Vas-t-il me buter pour récupérer l’appartement? C’était dangereux cette histoire. Que va-t-il se passer lorsqu’il se rendra compte que j’ai sali sa valise? Je m’arrête devant le tas d’affaire. Il m’a demandé si j’étais patriote, qu’ai-je répondu? J’aurai du l’être? Peut-être était-il un agent venu me chercher parce que j’ai raté le train, manqué à mon devoir de sauveur de la nation. On va m’amener les poings liés à la frégates, je mangerai des frites grasses entouré de militaire, je devrai subir les émissions de télé locales tous les soir. Non. Et merde. Je laisse tomber le flingue et me laisse tomber aussi dans mon petit lit coloré. Je devrai partir, peut-être, fuir. Et si ce mec-là était un pro? Il avait de grosses lunettes, comme dans les films noir noir noir noir ! Sale histoire ! 
 
 
 
Je ne sais pas combien de temps je suis resté à fixer la valise. Peut-être dix minutes, peut-être trente. L’homme allait bientôt rentrer. La peinture commençait à sécher, ça craquelait sur mon visage, tirait la peau. La réalité frappe trop fort. On engageait un professionnel pour moi, petit déserteur. Surtout ne pas faire de connerie, surtout ne pas fléchir. J’entend la sonnette, elle sonne trois fois. Entre chaque coup, un intervalle de dix seconde bien réglé. Il devait savoir ce qu’il faisait. Je me lève, je ne répond jamais à l’interphone, mais je fais une exeption.  
 
 
 
  - Adam. 
 
 
 
- J’ai eu peur que vous soyiez parti. J’ai trouvé un hôtel, vous avez toujours ma valise?  
 
 
Je regarde autours. Ses chemises sont tâchées de rouge et bleu. La valise vomit toujours et un caleçon bleu glisse sur le sol. 
 
 
- Oui. 
 
 
- Je peux monter? 
 
 
- Oui. 
 
 
Je retourne sur mon lit, m’allonge un peu, compte les étages. Les pas dans l’escalier sont lourd, pas seulement à cause du poids de Vadim Mahler, mais aussi à cause des conséquences. Au troisième étage, je me lève péniblement, évite de réfléchir, prend le pistolet. Au quatrième je me rassois sur mon matelas face à ma porte, au cinquième je me demande comment fonctionne un pistolet. Au sixième on frappe, j’improvise un «entrez». La porte s’ouvre, il est plus gras que je ne le pensais. Il enlève ses lunettes, il a des yeux instables, comme sa valise, ils font peur. Je le vise, je tire. Il avait la bouche ouverte, autant que le ventre. Il a fait du bruit, en tombant. Il gueule un peu alors je vise la tête, une grosse tête rouge, j’appuie suer la gachêtte une deuxième fois. Il ne crie plus. L’enfant en dessous pleure encore plus fort alors je tape sur le sol. Fermez la! 
 
  
 
 
 
 
 
 
CHAPITRE VI 
 
 
 
 
 
 
 
 





Tout au sud du Japon, sur la Corde de l’Océan
Il y avait une jeune fille qui jouait du sanshin
Lui c’était un, un soldat yankee
Il marchait sur la route de Yokatsu Hantoo
Il marchait sur la route de Yokatsu Hantoo


Il s’approcha de cette jeune fille en lui disant ohayoo
Il lui demanda son nom, Elle répondit Yoriko
Yoriko San n’était qu’une gamine et non pas une fille de bar
De Naha ou Koza, mais elle avait dans ses yeux le soleil qui brille


Ils ont marché sur la plage, autrefois champ de bataille
Mais le sable a bu le sang, il ne reste que le corail
Lui c’était un, un soldat yankee ; elle c’était une jeune fille 
Du Japon Impérial alors comprenez qu’un tel amour soit fatal


Il lui a dit Yoriko, je dois partir à la guerre
Fini pour moi le paradis, maintenant je vais en enfer
Mais avant que je ne te quitte, laisse moi Yoriko te faire un cadeau
Laisse moi Yoriko t’offrir ce couteau


A croire que c’était son karma, il est parti au Viêtnam
Yoriko l’a attendu, il n’est jamais revenu
Mais son esprit est toujours là, et il marche sur la route de Yokatsu Hantoo
Et il marche sur la route de Yokatsu Hantoo


Okinawa no ska
Okinawa no ska
Okinawa no ska
Okinawa no ska




La souris déglingué, sur des écouteurs. Le corps de Vadim Mahler faisait une masse  montagneuse molle sur le sol avec des rivières rouges. Plus loin, un lac. Un bruit de tempête, peut-être. L’enfant ne gueulait plus, ça faisait du bien. C’était apaisant, tuer quelqu’un.  On avait du le faire taire, l’enfant. Je devinai qu’il ne fallait pas trop traîner. J’me prend un coup d’eau froide sur la gueule pour me réveiller, je ferme la valise du mec et me tire. La valise du cadavre râclait toujours le sol, je la faisais sauter dans les escaliers. Les portes des appartements étaient ouvertes, et on me regardait avec des yeux trop grands, les mêmes yeux que Vadim Mahler avant que je ne tire. «J’ai appellé la police !», «Ou c’est que tu vas, gamin?» ou encore « Il y a un blessé?» j’entendais. Le gosse que je détestais était dans les bras de sa mère, il avait un air neutre. Le seul qui gardait son calme dans ces moments là. Il ira loin, à faire chier tout le monde, je me suis dis. J’avais toujours le flingue, je n’avais plus qu’à le sortir pour descendre les six étages. Les portes se refermaient. A l’intérieur on criait un peu. C’était le moment de partir, fuir, l’espace d’un instant. 
 
 
 
 
 
 
 
 


Revenir en haut
Publicité






MessagePosté le: Ven 5 Déc - 14:30 (2014)    Sujet du message: Publicité

PublicitéSupprimer les publicités ?
Revenir en haut
yves tenret


Hors ligne

Inscrit le: 13 Oct 2014
Messages: 140
Localisation: paris

MessagePosté le: Lun 8 Déc - 10:42 (2014)    Sujet du message: Quand j'avais six chapitres pour vous farcir Répondre en citant

Cool. V'là une affaire qui marche... En route pour le gloire !

Revenir en haut
Contenu Sponsorisé






MessagePosté le: Aujourd’hui à 22:30 (2018)    Sujet du message: Quand j'avais six chapitres pour vous farcir

Revenir en haut
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Quand j'étais quoi ? Index du Forum -> quand j'étais quoi ? -> Écrivez-ici. Toutes les heures sont au format GMT + 2 Heures
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  
Index | Panneau d’administration | Creer un forum | Forum gratuit d’entraide | Annuaire des forums gratuits | Signaler une violation | Conditions générales d'utilisation
Powered By phpBB © 2001, 2018 phpBB Group
Designed By ArmandoLopez