Quand j'étais nous 2

 
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Caroline Keppi


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MessagePosté le: Mer 10 Déc - 01:22 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous 2 Répondre en citant

J'entends assez mal sa voix. Elle résonne au loin. C'est un peu comme quand on se tient debout dans la mer, dos contre les vagues, et que celles-ci nous frappent si fort qu'elles nous projettent au sol, sous l'eau, et que l'on se relève, et que quelqu'un nous appelle depuis la plage. On entend la voix au loin, mais on ne comprend pas bien ce qu'elle crie... Non, en fait, c'est comme si elle avait posé un pull en laine sur sa bouche et qu'elle me parlait au travers.
  • Tu comprends ce que je te dis ?

Je balance ma main de gauche à droite, façon couci-couça, puis désigne mon oreille.
  • Tu as mal aux oreilles ?

Elle s'est rapprochée de mon visage et maintenant elle gueule. J'enfonce le bout de mon indexe dans l'oreille.
  • Le tympan ?

Je hoche la tête.
  • Ton tympan a explosé?

Je hoche la tête à nouveau. Elle bascule dans le fauteuil, adopte une expression sincèrement navrée, cette expression d'inquiétude qui m'est si familière, ses sourcils épais qui se froncent, ses paupières qui se plissent sur ses yeux gris. En fait, elle n'a pas beaucoup changé.
  • Je te disais que je repars demain.

Ah ! Mais pourquoi alors es-tu venue me voir ? Était-ce seulement pour me planter cette lame dans la peau ? Je fais mine de ne pas entendre et je devine qu'elle comprend que je feins. Elle a l'air ennuyée. Je suis si content de ne pas pouvoir parler.


Vaillante, elle vient tous les jours. Elle ouvre la porte sèchement, je l'entends depuis mon lit et je n'ai qu'une envie : y rester. Elle grimpe les marches de l'escalier deux par deux, frappe mais n'attend pas le moindre gémissement de ma part avant d'entrer. Elle parle fort, me demande sans doute comment je vais, si j'ai passé une bonne nuit mais je n'y prête aucune attention. Elle a oublié que je suis grincheux le matin et cela m'agace, et même, c'est étrange, cela me chagrine. Ensuite, elle me tire, oui, elle me tire littéralement du lit. Je râle, je proteste dans le vent, je fourre ma tête sous mon oreiller. Elle rit. Elle rit parce qu'elle croit que je joue l'enfant. Ce matin j'ai réussi à articuler :
  • Maudite Française.
  • Maudite Française ? C'est ce que tu as dit ?

Je ne réponds rien alors même que je pourrais confirmer d'un seul geste. Elle secoue la tête, elle pense qu'elle a mal saisi le sens de ma phrase, elle ne peut pas croire que j'ai dit ça. Ensuite c'est pire, elle me lave le visage, le cou, les bras, frénétiquement, et je ne comprends pas pourquoi elle fait ça. Quelques unes de mes côtes sont cassées mais je suis valide. Pourtant je me laisse faire. C'est complètement con. Elle me rase. Puis elle me laisse seul dans la chambre et je n'ai plus d'autre choix que celui de m'habiller. Une bonne odeur de café monte jusqu'à moi. Elle me prépare du café. Assis sur mon lit, j'attends que l'odeur monte. Le premier jour, j'en ai presque pleuré. On prend le petit déjeuner ensemble à la table de la cuisine. Elle a apporté une radio et elle augmente le volume pour que je l'entende bien. Je crois surtout que ça l'arrange. Ça lui évite de me parler. Ça m'arrange aussi. Parfois, elle me lit le journal, les nouvelles du coin dont je me contrefous. Il m'arrive de rabattre la page du journal sous son nez. Elle astique autour d'elle, lave mon linge, l'étend, le repasse et le plie. J'entends mieux à présent, je l'entends qui râle contre les gens du coin, justement, qui n'ont pas été foutus de s'occuper de moi ou de venir me voir, qui sont des égoïstes qui ont de la merde devant les yeux, des faignants qui boivent leur salaire au troquet, des vieilles commères qui « ah ça pour parler des autres, elles sont toujours là, mais pour s'en soucier un tout petit peu, là il n'y a plus personne ! ». Je ne sais pas si elle parle d'aujourd'hui ou du passé. Elle parle pour elle même en tous cas et je pourrai jurer qu'elle croit que je ne l'entends pas. Pourtant je souris. Elle devrait le voir que je souris. Je souris parce que je suis heureux qu'elle prenne ma défense. Quand même, je ne me souvenais pas qu'elle était si teigneuse. Non, elle a toujours été gentille et apeurée. Elle a changé finalement. Je la regarde s'activer dans la maison avec sa patte qui traîne. Elle est si nerveuse et moi je sais pourquoi, comme je sais pourquoi elle est là. Elle est là parce qu'il y a dix huit ans, elle m'a abandonné. Et aussi, elle pense que je lui en veux.


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MessagePosté le: Mer 10 Déc - 01:22 (2014)    Sujet du message: Publicité

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