Quand j'étais guichetier au Crédit municipal

 
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Caroline Keppi


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MessagePosté le: Jeu 30 Oct - 19:29 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais guichetier au Crédit municipal Répondre en citant

Quand j'étais guichetier au Crédit municipal


C'était un bien curieux métier que j'exerçais alors. Ce fut le mien pendant plus de trente ans et je l'ai fait avec compassion et politesse, toujours. En face de moi, des hommes et des femmes à court de moyens, à court d'idées pour trouver des moyens, qui optaient finalement pour le prêt sur gages, à regret, même si la grande majorité d'entre eux parvenaient à récupérer l'objet laissé... En payant les intérêts, bien sûr. Il faut comprendre, monsieur, qu'ils amenaient là ce qu'ils avaient de plus précieux, en terme de richesse, d'argent, j'entends. Mais je ne vous apprendrai pas que tel objet de grande valeur -je parle de valeur marchande- représente tellement plus : un cadeau ou une transmission, le souvenir d'un événement, d'un être cher, un symbole, celui de la réussite ou de l'amour, assez souvent. Mais vous voulez des histoires... Des histoires, j'en ai beaucoup en mémoire.


Il y avait cette très vieille femme, venue mettre au clou une bague en or sertie d'une améthyste impressionnante par sa taille et sa couleur : un violet profond à dominante rouge. Elle était joliment vêtue même si les étoffes qui constituaient sa tenue étaient visiblement usées, soigneusement coiffée, les cheveux assemblés en un chignon réalisé avec précision, par la force de l'habitude, à n'en pas douter. Elle était ramassée, courbée, sous le poids d'une vie de chagrins, pensais-je. J'étais un tout jeune homme alors ; j'imaginais encore bien des choses sur bien des gens, rien qu'à les voir, et avec ma grande naïveté, me figurais que mes diagnostics éclairs étaient justes. J'en suis revenu assez vite. Je n'ai pas tardé à comprendre que la vie d'une personne ne se devine pas à son allure, sa mine ou à un objet.
Cette vieille dame, donc, s'avance vers moi, après que j'ai appelé son numéro dans le haut-parleur, et me montre sa très jolie bague qu'elle porte encore à son indexe.
  • Combien d'argent pourriez-vous me prêter pour cette bague, Monsieur ?
  • Je ne peux pas vous le dire, Madame. C'est au commissaire-priseur d'en juger après examen. Si vous voulez bien la retirer, je la lui confierai. Vous obtiendrez une réponse et, si vous le désirez, un prêt immédiat dans moins d'une heure.

La voilà qui essaie d'ôter son bijou mais celui-ci résiste autour de son doigt arthrosé. Il ne bouge pas d'un millimètre comme si l'or s'était soudé à la chair. Elle insiste, tire dessus, tente de le dévisser. Elle y met toutes ses forces.
  • Madame, peut-être qu'avec un peu de savon... ?

Elle ne répond rien. Elle n'a probablement pas entendu. Elle veut en finir au plus vite avec cette lourde tâche : se détacher de cette bague dont elle ne veut pas se détacher et qui ne veut pas se détacher d'elle. Son petit corps tremble, bascule d'avant en arrière, son visage s'empourpre, ses cils tout fins se mettent à battre de façon continue et de plus en plus rapidement. Le doigt devient de la couleur de la pierre. Je souffre avec elle et surtout je commence vraiment à paniquer, quand soudain, miraculeusement, la chose se met à bouger. Elle la fait remonter péniblement le long de sa phalange noueuse et la bague glisse enfin sur l'ongle lisse en forme d'amande. La vieille dame à bout de souffle, les yeux trempés, la dépose en plein milieu de ma paume, garde sa main quelques secondes de plus posée sur l'objet - je sens alors le contact de sa peau brûlante sur la mienne, glacée et moite- puis la retire, la secoue légèrement, exécute quelques notes sur les touches d'un piano invisible et l'observe. Je l'observe aussi. Il reste sur l'indexe un sillon profond, presque monstrueux, un vide, une découpe. Elle le remue à la manière d'une télégraphiste, cette fois, comme pour vérifier qu'il existe encore, et fronce les sourcils. Elle ne semble plus sûre de rien.



Bien des années plus tard, j'ai repensé à elle, comme j'y pense aujourd'hui, lorsque ma femme est partie et que nous avons divorcé. J'ai retiré mon alliance mais n'ai pas supporté son absence. Il me manquait quelque chose, c'était un peu comme si j'avais été amputé ! Au point où j'ai ensuite acheté un autre anneau que je porte aujourd'hui encore à l'annulaire droit.



Le commissaire-priseur - une ordure, ce type là- avait nettement sous-estimé la bague. Selon l'usage, la vielle dame en avait obtenu la moitié de sa valeur en espèces. Je l'ai regardée s'éloigner très lentement avec ses quelques billets enfermés dans son poing. Avant de partir, elle m'assura qu'elle reviendrait chercher son bien mais cela n'arriva pas et la bague fut vendue aux enchères pour une belle somme.


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MessagePosté le: Jeu 30 Oct - 19:29 (2014)    Sujet du message: Publicité

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