Quand j'étais vivant.

 
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yves tenret


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MessagePosté le: Dim 9 Nov - 15:08 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais vivant. Répondre en citant

Quand j’étais vivant. 
  
Mon dieu, ce que j’étais angoissé ! Anne-Pia tapait pour moi. Cortolezzi, l’assistant social de l’université, m’avait filé du blé. Elle tapait mon mémoire de licence sur les Cahiers du Cinéma. Et moi, quand nous sortions, je la plaquais contre le mur et je l’enfilais debout. Là, contre le mur. Et comme on s’emboîtait bien l’un dans l’autre ! Et ça, même s’il devait griller, et que je sois désespéré et au bord de me suicider, ça ne s’effacera jamais de mon disque dur. 

 
Comment vous la décrire ? Brune bien sûr et virtuose de la pince à épiler. Belle, élégante, grande, mince, buvant trop, beaucoup trop, ayant un rapport extrêmement fécond au langage, fusant de traits d’esprit. Je lui pardonnais tout, même ses bavardages pycho-astrologiques. C’était dingue. J’étais dingue. Ces bavardages, ceux-là et les siens, je les trouvais brillants ! J’étais aveuglé. Je les recevais comme des portraits dignes de ceux qui caractérisait les écrits du duc Louis de Saint-Simon. 

 
Que de  je ici, que de  je là… Et ce n’est pas cela qu’il faut faire, s’attendrir sur le passé, se vanter, la ramener, répéter désespérément  moi,  moi, moi, on n’est pas sur Facebook, non, ce qu’il faut, c’est raconter l’épopée, décrire les incidents, les doutes, les reniements, les abandons, les trahisons, les déchirements. 

 
Il est clair que c’est elle, cette fille de Polonais, qui m’a appris à boire et ivre nous étions comme un couple de demi dieux. Elle, elle gérait tout ça, prêtresse vaudou d’un marmonnement à l’articulation sèche même dans ses pires moments d’égarement.  

 
Mais quelle anecdote ? Il n’y a pas d’anecdote. Le soir de Noël, elle part avec un homme. Et après, de mon côté, il y a Babette rencontrée à une fête et c’est ce même homme qui épousera plus tard cette Élisabeth et qui lui fera des enfants et qui l’abandonnera pour une femme plus jeune. Eh oui, nous étions tous emmanchés les uns dans les autres et cela ne faisait pas tant d’histoires que ça et c’est bien le problème que je semble avoir là et aussi un abus de verbe faire  et ça, ça sent son retraité : 
- Eh pépé ?! Tu te souviens de quand t’étais encore capable de descendre tout seul dans les escaliers, que t’avais pas besoin d’être porté ? 

 
C’est gai… Mais moins qu’Anne-Pia demandant à son ex, Bernard, Pédale-à-Guêtres ainsi qu’il était surnommé, un apprenti toubib toujours bien vêtu : 
- Tenret veut me prendre par derrière. Qu’est-ce que je fais ? Tu crois que je dois le laisser faire ça ? 
Et lui, ce petit salaud : 
- Tu veux tester ça avec moi ? C’est sûr que cela sera plus doux. 
Et elle riant, riant, riant. Et me racontant ça, ravie à la vue de ma mine déconfite, sentant bien qu’elle me tient par le scrotum. Vous ai-je dit qu’elle gagne sa vie en étant correctrice ? Mais sans doute ne l’était-elle pas encore à l’époque puisque, pour gagner 3 francs 6 sous, elle tapait ma prose académique. 

 
Et à propos de taper et de se faire taper, j’ai bien failli rater ma soutenance de mémoire, car un petit spécialiste merdeux, surgit brusquement de la manche de l’institution m’a interpellé sèchement en exigeant que je lui détaille les trois aspects principaux de l’usage de la métaphore dans la pensée critique d’André Bazin. et moi qui suis le roi des hors sujets, des digressions, un joueur de bonneteau verbal des plus redoutables, je n’allais quand même pas me mettre à pleurer, devant ce jury, non ? 

 
C’est drôle mais cet incident en répète un autre qui lui était arrivé avant même qu’il, l’autre Tenret, celui qui est déterminé et qui ne se plaint jamais, que lui donc n’entreprenne ce sauvetage de ma modeste personne par une immersion totale dans une dense culture livresque. Dans le salon de Jean Starobinski, il n’avait su quoi répondre au célèbre professeur qui lui avait suggéré à brûle pourpoint de se lancer dans un exposé sur la règle des trois unités du théâtre classique. Temps, lieu, action, tout cela lui était inconnu. Il lisait beaucoup, compulsivement, partout, autiste crispé qu’il était, c’est tout ; jamais il ne réfléchissait, juste, il lisait et il lisait encore et il lisait toujours et il faisait illusion, des bribes de sens semblant flotter et de sa bouche à sa conscience plutôt que l’inverse. 

 
Et pour naître au monde, il a ainsi dû cesser d’être vivant, il a dû mourir à lui-même, boire comme un salaud, vomir et reboire, et vomir encore, et reboire encore, et cesser de se cacher, de se planquer dans ses putains de bouquins, et prendre des claques, et, au petit matin, avoir honte, et vouloir mourir encore, mais de honte, et puis tomber, et puis se relever, et puis se passer la main sur la joue, et l’entendre ce refrain des refrains :  
- Toujours vivant, toujours vivant, toujours vivant… 


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MessagePosté le: Dim 9 Nov - 15:08 (2014)    Sujet du message: Publicité

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alain freudiger


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Inscrit le: 20 Oct 2014
Messages: 22

MessagePosté le: Dim 9 Nov - 23:38 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais vivant. Répondre en citant

Temps, lieu, action: ça y est presque... Mis à part quelques endroits où ça bave. Mais peut-être que ça fait partie du texte ("des bribes de sens semblant flotter et de sa bouche")?

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yves tenret


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Messages: 140
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MessagePosté le: Lun 10 Nov - 08:13 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais vivant. Répondre en citant

Alain, merci mille fois de tes remarques. Dis moi où ça bave. Ou réécrit mon texte, tu peux le faire très, très vite, sans y penser, pour que cela ne tourne pas à la corvée, comme tu fais une pause café, et demande à Adama qui est Anne-Pia (à moins que tu ne le saches déjà). J'espère que cette machine va te prévenir de ce que je t'ai répondu. Parfois, elle le fait et d'autres fois, non...

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alain freudiger


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Inscrit le: 20 Oct 2014
Messages: 22

MessagePosté le: Lun 10 Nov - 22:43 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais vivant. Répondre en citant

ça bave ici:

"Je les recevais comme des portraits dignes de ceux qui caractérisait les écrits du duc Louis de Saint-Simon. "

et ici:

"

je semble avoir là et aussi un abus de verbe faire  et ça, ça sent son retraité : 
- Eh pépé ?! Tu te souviens de quand t’étais encore capable de descendre tout seul dans les escaliers, que t’avais pas besoin d’être porté ? "

et ici:

"Et à propos de taper et de se faire taper, j’ai bien failli rater ma soutenance de mémoire, car un petit spécialiste merdeux, surgit brusquement de la manche de l’institution m’a interpellé sèchement en exigeant que je lui détaille les trois aspects principaux de l’usage de la métaphore dans la pensée critique d’André Bazin. et moi qui suis le roi des hors sujets, des digressions, un joueur de bonneteau verbal des plus redoutables, je n’allais quand même pas me mettre à pleurer, devant ce jury, non ? 

 
C’est drôle mais cet incident en répète un autre qui lui était arrivé avant même qu’il, l’autre Tenret, celui qui est déterminé et qui ne se plaint jamais, que lui donc n’entreprenne ce sauvetage de ma modeste personne par une immersion totale dans une dense culture livresque. Dans le salon de Jean Starobinski, il n’avait su quoi répondre au célèbre professeur qui lui avait suggéré à brûle pourpoint de se lancer dans un exposé sur la règle des trois unités du théâtre classique. Temps, lieu, action, tout cela lui était inconnu. Il lisait beaucoup, compulsivement, partout, autiste crispé qu’il était, c’est tout ; jamais il ne réfléchissait, juste, il lisait et il lisait encore et il lisait toujours et il faisait illusion, des bribes de sens semblant flotter et de sa bouche à sa conscience plutôt que l’inverse. "

tout ce dernier passage peut être limité à une ligne ou deux, anecdote Starobinski théâtre classique.



Anne-Pia je la connais un peu, l'autre soir je l'ai vue à la Grange de Dorigny et on a parlé de ta prochaine venue pour Fourt!


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MessagePosté le: Aujourd’hui à 11:19 (2018)    Sujet du message: Quand j'étais vivant.

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