Quand j'étais nous

 
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Caroline Keppi


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MessagePosté le: Lun 1 Déc - 14:10 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous Répondre en citant

Quand j'étais nous


Nous descendions le chemin tous les mercredis après-midi depuis le moment où nous pouvions marcher jusqu'à l'âge adulte. Avec le temps, la promenade avait forcément perdu de son charme mystérieux et aussi de sa charge érotique, qu'à l'époque nous n'aurions bien sûr jamais nommée ainsi, mais qui existait bel et bien et qui nous plaisait tant lorsque nous étions des enfants. Vers la fin, le plus souvent, je le suivais par habitude avec une sorte de lassitude volontaire, sans plaisir. Lui marchait avec la même hâte, la même souplesse. D'ailleurs il n'avait pas beaucoup changé. Il avait vieilli à la verticale, gagnant plus de centimètres en une année que moi, en deux. Mais alors qu'il était devenu un homme, il lui restait de l'enfance ce visage aux mâchoires un peu rondes, comme s'il n'était pas fini, ce visage de gitan, entouré de cheveux fous, et foncé, tout droit sorti d‘une terre noire en pleine canicule.


Porté par des jambes insectiles, il avançait entre les briques et les poutres du chantier abandonné en bas de chez moi, sautillant parfois de l'une à l'autre. Ça et là, il se retournait pour voir si j'arrivais à le suivre, avec ma vilaine jambe boiteuse. La plupart du temps, je ne me plaignais pas, je claudiquais le plus vite possible derrière lui, haletante, les tempes battantes, le cœur battant. À y repenser, c'était un peu ridicule, je connaissais ce parcours, je ne risquais pas de me perdre. Mais la ville était dangereuse, ses rues, sombres et déglinguées, habitées par des hommes à l’œil mauvais, des chiens affamés, des poseurs de bombes. Il arrivait donc que je sois prise d'une crise de nerfs ; je m'accroupissais et criais, me relevais et l'insultais, éclatais en sanglots et lui jetais des pierres qui ne pouvaient pas l'atteindre. Il était déjà trop loin. Ce chemin, c'était un peu mon chemin de croix, chaque semaine renouvelé. Nous passions devant l'épicerie centrale devant laquelle s'amassaient les vieillards édentés et les clodos édentés au milieu d'épluchures et de papiers gras. À chaque fois, le marchand l'attrapait au vol et lui fourrait un paquet de graines, un fruit, ou un savon dans la poche. Il lui disait « Tiens, tu donneras ça à ta mère ». C'était un gros type poilu à la figure burinée et violacée qui ressemblait à une vieille figue sèche. Il me dégoûtait. Il le dégoûtait aussi. « Je suis sûr que ce sale porc, il baise ma mère », disait-il. Nous passions devant le monument aux morts autour duquel s'attroupaient de jeunes gars dépenaillés et sauvagement tatoués qui nous attendaient et s'amusaient de nous voir filer devant eux. « Tiens, v'là le gitan et la boiteuse », s'esclaffaient ils. Ils n'étaient pas les seuls à nous appeler ainsi. En fait c'était ainsi que tous nous appelaient, des enfants du garagiste à la vieille accoudée au bord de sa fenêtre dans la maison bleue, en passant par le livreur de journaux, tous, avec plus ou moins d'agressivité, de moquerie, plus ou moins de tendresse. Aux méchants, nous dressions bien haut notre majeur, histoire de les envoyer se faire foutre en même temps que de se prendre encore un : « Vauriens, je t'en donnerais moi! ».


Nous arrivions enfin sur le bon vieux sentier caillouteux. Un dernier regard vers la ville, ses immeubles de béton troués, ses tiges de fer oxydées, ses antennes de télévision tordues, ses fumées grisâtres épaisses, ses gens, bons, paresseux, courageux, médiocres, énervés et nous nous laissions glisser sur la pente. Nous entrions ensuite dans la forêt, sombre, mouvante, plus hostile encore que la ville. Nous marchions pieds nus sur des tapis de mousse doux et humides que nous serrions entre nos orteils. En été, toujours, nous faisions une halte, tombions sur la terre fraîche et le nez en l'air, fixions le ciel derrière les branchages emmêlés. Là il déclarait: « Un jour, nous ferons l'amour ici ». Et alors, mon cœur se mettait à battre plus fort. Nous n'avions pas encore neuf ans lorsqu'il me le dit pour la première fois. Il me le répéta maints fois au cours des dix années qui suivirent. Mais cela n'arriva pas.


Derrière les arbres, commençait une nouvelle piste accidentée que nous dévalions, au bout de laquelle, une plage de galets nous conduisait à la mer. La mer, fabuleuse, vraiment, mais plus étrange encore, plus effrayante que la ville et la forêt. Car derrière elle, me disais-je, il n'y a plus rien. Plus rien que la mer. Notre voyage s'arrêtait là. Nous nous posions devant elle et passions des heures à l'observer, à imaginer tout ce qui pouvait se passer à l'intérieur, sans penser un instant à ce qui pouvait se passer au-delà, puisqu'au-delà n'existait pas. Le soir tombant, nous nous décidions à repartir. Je pense qu'il serait rester là si je n'avais pas eu peur de la nuit. Pour lui, le retour était difficile, triste, décourageant. Il marchait d'un pas lent, à mes côtés, sa main droite frôlant ma main gauche.


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MessagePosté le: Lun 1 Déc - 14:10 (2014)    Sujet du message: Publicité

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paravox


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Inscrit le: 01 Déc 2014
Messages: 15

MessagePosté le: Jeu 4 Déc - 22:39 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous Répondre en citant

bonjour Caroline, ça donne envie de lire une suite. 'jai envie de connaitre tes personnage et de chercher à savoir. ona envie de truc noir. De folie douce ou pas, Le border line est sous jacent. C'est un peu con ce que j'écris, je m'en rends compte maisj'aime bien le jeu fleur bleu et la tension  du milieu de ton texte .On a envie de revoir cette facette d'ombre. Je suis confuse, j'ai le cerveau en marmelade, mais je voulais te dire. Les personnages ont envie de se développer, j'ai envie de voir les fêlures. Alors, une suite?

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yves tenret


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Inscrit le: 13 Oct 2014
Messages: 140
Localisation: paris

MessagePosté le: Lun 8 Déc - 10:52 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous Répondre en citant

keppi, c'est bien, je préfère nettement ça aux textes précédents, ça respire. juste une remarque : quel enfant dit : nous ferons l'amour ? sans tomber dans l'argotique, est-ce que un : un jour, je t'aimerai ici - ne serait pas déjà mieux ? et pourquoi d'ailleurs ne pas être carrément plus pudique car ce qui compte là, me semble-t-il, c'est le coeur qui se met à battre plus fort, non ?

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Caroline Keppi


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Inscrit le: 16 Oct 2014
Messages: 16
Localisation: Sèvres

MessagePosté le: Lun 8 Déc - 13:23 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous Répondre en citant

Bonjour Paravox, Bonjour Yves

Merci, Paravox, d'avoir pris le temps d'écrire ce commentaire, encourageant, qui plus est. Une suite? D'accord. Peut-être cela me permettra-t-il de monter tout doucement en puissance dans le "truc noir". Il y a plusieurs années, j'écrivais des textes avec plus de panache, disons. Aujourd'hui, j'aime bien rester dans la retenue et créer un peu de frustration.

D'ailleurs, mon cher Yves, je suis bien surprise que vous ayez bien aimé ce récit. Mais tant mieux. C'est le petit garçon qui dit: "... nous ferons l'amour". Je crois que les enfants parlent aussi de sexe, ils se projettent dans une sexualité future, avec même une certaine impatience, et empruntent aux adultes leurs expressions. (Et puis vous l'aurez compris, ce petit garçon (et même cette petite fille) ne vit sans doute pas dans une cellule familiale protectrice et entourante.) Pour finir, je crois que cette parole n'a rien d'impudique dans la bouche de cet enfant. Je la voyais comme une promesse intime et précieuse entre deux petits êtres qui s'aiment.

En tous cas, à tous les deux, merci pour vos commentaires. J'essaie de ce pas d'écrire une suite.

Caroline


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paravox


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Inscrit le: 01 Déc 2014
Messages: 15

MessagePosté le: Mar 9 Déc - 13:47 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous Répondre en citant

Tout à fait d'accord, la retenue n'enlève rien, au contraire, cette frustration est très bien gérée, tout est sous jacent, on attend. Tu nous tiens, vas y.

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Caroline Keppi


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Inscrit le: 16 Oct 2014
Messages: 16
Localisation: Sèvres

MessagePosté le: Mar 9 Déc - 19:14 (2014)    Sujet du message: Quand j'étais nous Répondre en citant

Woohh!

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MessagePosté le: Aujourd’hui à 01:37 (2018)    Sujet du message: Quand j'étais nous

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